Pa r a d o x a l e m e n t , sans l'apartheid et son ignominie, il n'y aurait peut-être pas eu de littérature sud africaine, dans la mesure où l'apartheid avait tenté de gommer les autochtones noirs de ce pays, pour en faire des sous-hommes, les parquer dans des Towns chips et installer un pouvoir blanc réactionnaire, faussement dévot et cupide, étalant sa richesse et son arrogance en exploitant les richesses de ce pays fabuleusement riche.
C'est en 1948 que la littérature sud africaine fait son apparition et installe une mauvaise conscience dans le monde face à l'horreur de ce système politique inhumain. Un romancier blanc, Alan Paton, jette son livre Pleure Ô mon pays bien aimé ! à la face du monde qui découvre l'horreur blanche en Afrique du Sud, à travers un romancier blanc, de surcroît ! Ce roman relate la terrible traversée de l'Afrique du Sud par un prêtre noir par?? à la recherche éperdue de son fils disparu. Ce livre-quête dévoile la férocité et la voracité de l'homme blanc, et la terrible souffrance lente et silencieuse de l'homme noir.
Ce livre talentueux, profus, prolixe et terrifiant, avec le retentissement qu'il a eu, explose comme une bombe dans la gueule d'un monde blanc, bien pensant, bien croyant et bien vautré dans les richesses des autres, les «Damnés de la terre», selon Frantz Fanon. La conscience douloureuse des intellectuels blancs (Afrikaners) qui vivent en Afrique du Sud est ainsi ébranlée. C'est un séisme littéraire qui dévale sur cette frange de la population de ce «non-pays», selon l'expression d'André Brink. Paradoxalement, aussi, c'est une femme née en I ra n , i m m i g r é e avec ses parents e n R h o d é s i e ( Z i m b a b w e , aujourd'hui) qui, expulsée de son pays pour des raisons politiques, va s'installer en Afrique du Sud, toute voisine, et écrire des romans de très grande qualité littéraire, mais essentiellement politiques, dans lesquels elle dénonce l'apartheid d'une façon virulente. Les livres de Doris Lessing seront le prolongement radical, viscéral et efficace des romans d'Alan Paton, le précurseur.
Elle écrira, entre autres : Vaincue par la brousse (1953) ; Les Carnets d'or (1976), qui lui vaudra une reconnaissance mondiale et l'aidera à poursuivre sa lutte contre le racisme, l'horreur, l'exploita??on et le carnage systématique dont sont victimes les Sud-Africains.
Presque à la même période, une autre femme blanche et sud-africaine, Nadine Gordimer, publie un roman intitulé Gens de Julys (1955), qui rappelle le roman de Joyce Gens de Dublin. La forme est différente de celle d'Alan Paton et de Doris Lessing, plus littéraire, plus raffinée, mais le thème est le même : comment cette folie nommée apartheid peut-elle exister ? Cette dénonciation de l'inhumain va se poursuivre dans tous ses romans. Mais ce n'est qu'en 1991 que le Prix Nobel lui est octroyé. Elle avait alors 75 ans !
Dans les années soixante, un mouvement blanc an??apartheid voit le jour dans les universités sud-africaines, évidemment interdites aux Noirs. Ce sont les «Sestigers». On y trouve André Brink, Breyten Breytenbach et d'autres romanciers qui vont exprimer d'abord leur honte de l'apartheid, ensuite leur malaise, leurs angoisses et leurs conflits à l'intérieur de la communauté blanche afrikaner, elle-même dominée par une Eglise réformiste et impitoyable pour les Noirs, et qui a joué un rôle absolument néfaste et impardonnable dans le développement et l'épanouissement de l'apartheid qu'elle a consacré, béni et porté à bout de bras, contre vents et marées. André Brink, l'un des phares de cette contestation de l'abjection blanche, écrira à ce sujet : «Je partage avec d'autres, noirs, blancs, bruns, cet endroit de la terre où ma mère et mon père sont enterrés, nous avons assimilé ces siècles dans nos os et notre sang, les rythmes de sécheresse et d'inondation, les famines et l'abondance, les cruautés inhumaines, les meurtres, les lynchages et les privations, les rires et l'amour, la pitié et le chagrin. Tout ceci a eu un prix et nous l'avons payé, parfois de mauvaise grâce ou même avec ressentiment, souvent avec joie et bonne volonté.»
Breyten Breytenbach, un autre écrivain qui a mené la lutte contre le racisme blanc dès la période de ses études à l'Université du Cap, sera condamné à neuf ans de prison parce qu'il s'est marié, à Paris, avec une communiste vietnamienne, alors qu'il encourait la peine de mort, selon la loi scélérate de la «Mixed mariage and immorality» ! Poète de qualité, Breyten Breytenbach, âgé aujourd'hui de 70 ans, continue de lutter pour toutes les causes justes dans le monde et en particulier pour la cause palestinienne. Il était l'ami de Curiel et membre de son réseau jusqu'à l'assassinat de ce dernier par le Mossad israélien.
Peut-être que pour le mot de la fin, faut-il donner la parole à Coetzee, un grand romancier de la trempe d'André Brink, de Breytenbach et des autres, consacré en 2007 par le Prix Nobel de littérature : «Le roman africain n'est pas toujours écrit par des Africains pour des Africains. Il arrive souvent que les romanciers africains écrivent sur l'Afrique, sur des expériences africaines, mais il me semble que pendant qu'ils écrivent, ils n'arrêtent pas de loucher vers les étrangers qui les liront.
Par conséquent, comment pouvez-vous explorer un monde dans toutes ses profondeurs, tout en voulant l'expliquer à des étrangers ?» Ce??e boutade de Coetzee résume tout le mal indicible et impardonnable et ineffaçable que le colonialisme, le racisme et l'apartheid ont fait subir à l'Afrique. A notre mère Afrique ! Et c'est ce mal qu'une nouvelle génération de jeunes écrivains sudafricains (Mongane Welley Serote, Marno Nodinga et, surtout, Zakes Mada), qui ne cesse de remuer le couteau dans la plaie pour dire ce que ne cessent de répéter tous les aînés : il y a encore beaucoup à faire pour que l'Afrique du Sud guérisse, réellement, de son histoire «blanche» et de son apartheid.
Rachid Boudjedra